3 livres d’auteurs brésiliens contemporains #5

Hello,

Cela faisait un moment que la littérature brésilienne n’avait pas été à l’honneur sur le blog ! Je suis donc particulièrement heureuse de vous retrouver en ce début d’année 2016 pour remettre à l’honneur un pays et sa littérature que j’aime tant. Les trois livres que je vais vous présenter aujourd’hui sont très différents les uns des autres et ne séduiront pas les mêmes lecteurs… c’est parti !

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À SEPT ET À QUARANTE ANS, JOAO CARRASCOZA

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Deux histoires. Deux moments distincts de la vie d’un homme. Sept ans : l’empressement des découvertes et le frémissement face à la vie. Quarante ans : l’heure des bilans et la réflexion sur ce qui reste à faire.

 

 

 

A sept et à quarante ans, deux âges différents de son existence, l’auteur fait le point sur sa conception de la vie, son quotidien, ses expériences, ses connaissances et les sentiments qui le traversent. Tous les chapitres se dédoublent ainsi en deux parties complémentaires pour laisser entendre deux voix, celle du jeune narrateur et celle du même narrateur, mais quelques années plus tard. “Hâte” va ainsi de pair avec “lenteur”, “lecture” avec “écriture”, “plus jamais” avec “pour toujours”, etc… La présentation du texte et sa forme viennent ainsi renforcer cette dualité puisque le texte du jeune narrateur ne se présente que sur la moitié supérieure de la page, et celui du narrateur quarantenaire sur la partie inférieure.

J’ai apprécié l’écho que se faisaient ces deux voix et la comparaison implicite que nous suggère l’auteur en juxtaposant deux textes. Plus qu’opposés, ils sont surtout complémentaires puisque toutes les parties racontent un événement différent de la vie du narrateur. Petit à petit, on découvre son enfance, ses relations avec son frère et ses amis, ses ambitions, son mariage, ses enfants… Assez épuré, le texte est dépourvu d’intrigue classique -en fait, il nous présente surtout une succession de moments clés, d’instants pendant lesquels le narrateur a cru saisir l’essence de sa vie et a vécu des choses importantes et qui l’ont aidé à se construire. Le style de João Anzanello Carrascoza est très simple à suivre, très fluide et très prenant. Je me suis souvent sentie happée par son écriture très bien rythmée et très poétique (les chapitres du narrateur de quarante ans sont d’ailleurs quasiment écrits comme des poèmes). Sans être extraordinaire et sans être faite de mille aventures, l’histoire de cette homme est touchante et universelle, on se reconnaît facilement dans ses émotions et dans la vie intérieure qu’il nous décrit. C’est donc une histoire très touchante et intime que nous raconte ici l’auteur avec son écriture très créative et poétique.

A cette époque, j’apprenais à lire et à écrire, et je m’émerveillais de découvrir comment une lettre s’appuyait sur une autre pour former un mot, et comment les mots, humides d’encre, gagnaient un nouveau visage une fois couchés sur le papier. Dans ma tête, les lettres naissaient entortillées comme des vrilles de plantes grimpantes et, quand j’ouvrais le cahier de lecture et les assemblais, je bégayais toujours, rayant le silence. Mon frère, plus avancé dans le monde de la lecture, riait à gorge déployée, se moquant de mes erreurs. Un soir, alors qu’il me raillait, maman lui a rappelé les difficultés qu’il avait eues, Qu’est-ce que tu crois, toi aussi tu te trompais ! et elle a affirmé que ce B.a.-ba n’était que le début, un jour lui et moi ne lirions pas seulement les mots, mais tout ce qu’il y avait autour de nous, y compris les personnes. p.27

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FRICASSÉE DE MARIS, BETTY MINDLIN

fricassée de maris betty mindlinLes jeux de l’amour sont l’un des thèmes marquants des mythologies indiennes. Leur originalité tient à la liberté d’expression, aux images inhabituelles, à l’absence de censure, alliées à des dénouements violents, parfois terrifiants.
Les récits publiés ici ont été recueillis auprès de six peuples indiens de la province amazonienne du Rondonia, vivant selon des traditions différentes. Les fils conducteurs de ces histoires sont les thèmes éternels: la recherche de l’amour, la séduction, la jalousie, le plaisir, les affrontements entre les hommes et les femmes, les mères et les filles…
Les formes et les développements inespérés de ces récits, le talent des conteurs, la créativité et la liberté du langage donnent au texte une fraîcheur et un humour délectables, plus proches de la littérature que de l’anthropologie. Un authentique bonheur de lecture.

Quelle drôle de tambouille que cette Fricassée de maris ! Après avoir effectué plusieurs voyages au cœur de la forêt amazonienne, le temps de récolter dans les différentes tribus les différents mythes, histoires et légendes, Betty Mindlin a rassemblé dans cette ouvrage les mythes érotiques que se racontent et se transmettent les indigènes de génération en génération. Elle laisse ainsi toute la place et toute leur voix aux différents conteurs en retranscrivant aussi fidèlement que possible leurs récits, leur vocabulaire riche et coloré, le rythme qu’ils donnent à l’histoire grâce à leur langage parlé, simple et direct.

J’ai trouvé très marrant et rafraîchissant de me plonger dans ces mythes aussi oniriques qu’invraisemblables, dans lesquels la nature a une place évidemment prépondérante. J’ai adoré rencontrer des créatures magiques, mi-humaines mi-animales, souvent douées d’un puissant pouvoir de séduction. Dans cet ouvrage, Betty Mindlin nous offre 300 pages de voyage et de pur dépaysement au cours desquelles on est transporté dans un autre environnement et une autre culture, et où l’on découvre une nouvelle façon d’aborder les relations amoureuses et la sexualité. Tout est réinventé dans ces mythes : les relations entre les hommes et les femmes, l’éducation, le rapport à la nature et au magique… Si j’ai trouvé cette ambiance très instructive et amusante, je dois cependant admettre que les histoires deviennent au bout d’un moment très redondantes. On comprend en effet assez rapidement le schéma de base des histoires, on apprend à connaître les différentes créatures, on n’est plus surpris par le vocabulaire ni par le style très oral du texte. Si l’on n’est pas dans une démarche sociologique ou ethnologique et que l’on lit scrupuleusement tous les chapitres de ce livre, on risque ainsi probablement de se lasser du caractère répétitif de ces récits. Fricassée de maris est tout de même un livre que je conseille à tous les curieux et aux amoureux des mythes et légendes !

A l’époque du maïs nouveau, quand les femmes revenaient de la récolte, il y en avait toujours une qui trouvait moyen de retourner seule à la plantation, en disant qu’il restait un peu de son maïs qu’elle devait aller chercher. Au lieu de récolter du maïs, elle allait s’amuser avec le tapir.

Le Tapir arrivait de la forêt, il enlevait sa peau, comme si c’était une cape ou un déguisement, il l’accrochait à une branche. Il arrivait comme une personne, peint, beau et joyeux. En chantant, la femme, tout excitée, courait se jeter dans ses bras, au comble du bonheur. Le Tapir la conduisait à un endroit bien caché. Et là ils sourouquaient à l’aise, en oubliant le monde.

Tous les jours, elle disait à ses compagnes qu’elle devait retourner à la plantation pour chercher le maïs qu’elle avait laissé. Elle était mariée, avait un jeune fils, mais chaque jour elle trouvait moyen d’aller se jeter dans les bras du Tapir. Ses compagnes ont fini par s’étonner qu’elle doive toujours retourner à la plantation. (…)

Le Tapir, Domaine Jabuti, p.213

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KÉRO, UN REPORTAGE MAUDIT, PLINIO MARCOS

Kéro_un_reportage_maudit_plinio_marcosKéro – du nom du héros de ce roman – est un livre coup de poing.

Kéro est un fils de pute – littéralement. Livré à lui même dans les rues du port de Santos, il raconte la cruauté et la brutalité de son quotidien. Élevé par une maquerelle, entouré de putes, de flics pourris, de matons pervers et d’enfants aussi abandonnés que lui, il sait qu’il n’a aucune chance de s’en sortir.

Roman ou reportage ? La frontière est floue… Kéro sonne terriblement vrai. L’auteur, Plinio Marcos, était un Brésilien libre et bohême surnommé le « dramaturge maudit ». Il a été fortement censuré pendant la dictature militaire.
Kéro, un reportage maudit est aujourd’hui considéré comme l’un des romans fondateurs de la littérature marginale brésilienne.

Kéro est sans aucun doute le livre le plus poignant de cette sélection. Si le premier livre joue sur l’émotion et le second sur l’humour et l’éducation, le livre de Plinio Marcos nous transmet quant à lui des émotions nettement plus intenses, puissantes et violentes. Dans ce petit livre de 115 pages, l’auteur brésilien nous raconte en effet la vie de Kéro -qui n’est autre le diminutif de kérosène ; écrit d’un point de vue interne, comme si le héros éponyme avait pris la plume de l’auteur, il nous raconte ainsi le quotidien misérable du héros éponyme, d’un bordel de la ville de Santos en passant par le port et la “Corrida” (l’autre nom de la prison pour mineurs). Récit profondément ancré dans le réel, Kéro se présente ainsi sous la forme d’une autobiographie, d’un témoignage qui s’ancre profondément dans le réel, ne laissant aucune place à la fiction, aucune chance à l’espoir.

Le roman ne s’étale que sur une petite centaine de pages, et pourtant j’ai ressenti le besoin de faire plusieurs pauses dans ma lecture, de prendre mon temps pour assimiler petit à petit l’histoire de Kéro. C’était même impossible pour moi de lire d’un coup ce livre, tant il est empreint de violence, d’injustice et de souffrance. Souvent difficile à lire, ce n’est certainement pas un livre que je mettrais entre toutes les mains. En ce qui me concerne, j’ai trouvé que la violence, le réalisme et l’honnêteté de ce récit lui donnaient toute sa force et sa raison d’être. C’est certainement l’histoire la plus réaliste que j’ai lue en littérature brésilienne, et je sais que c’est également une histoire qui me marquera à vie. La vie de Kéro est celle de milliers d’autres, et on prend conscience grâce à l’écriture sincère et brutale de Plinio Marcos de la fatalité et du désespoir de la vie de ces enfants. Kéro est ainsi une histoire déchirante qui ne s’adresse pas forcément aux cœurs sensibles tant elle est bouleversante, cruelle et tragique.

La vie, c’est comme ça : soit tu nais sous une bonne étoile, soit tu nais dans la merde. Dès le départ, y a ceux qu’ont tout et y a ceux qui s’en prennent plein la gueule. Y a rien à faire contre ça. C’est dégueu, mais c’est la loterie.

Moi, j’ai décroché le gros lot. Ça a dû être un vautour qui s’est occupé de tracer ma ligne de chance. Même pas né que j’étais déjà foutu. Mon enfoiré de père a niqué ma pute de mère et il s’est cassé en abandonnant cette pauvre fille qu’a juste pu dire : “Ben merde ! Je suis en cloque”. J’ai jamais su à quoi il ressemblait. Et quand ce blaireau a lâché le fric sur la table en partant, je parie que ma pute de mère a même pas vu sa tronche. (incipit)

Pensez-vous que ces livres pourraient vous plaire ? Avez-vous découvert des auteurs brésiliens contemporains récemment ? Y a-t-il un pays dont vous aimez particulièrement la littérature ?

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2 commentaires sur “3 livres d’auteurs brésiliens contemporains #5

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