Le blues du dimanche

On parle souvent du “blues du dimanche”, un mal indéterminé qui plane comme une ombre sur tous nos week-ends, qui rode autour de nous la fin de semaine, comme les moustiques qui attendent patiemment qu’on se soit endormis pour venir bzzzbzzzer à nos oreilles. C’est le coup de massue de 18h qui vient te rappeler que maintenant il est temps que tu rentres chez toi pour passer l’aspirateur, faire ta vaisselle, allumer ta bougie et ne surtout pas binge-watcher cette série jusqu’à 3h du matin. Peu importe que le week-end ait été radieux ou pluvieux, animé ou monotone, étourdissant ou excitant ; dimanche soir finira toujours par arriver et par traîner son blues avec lui.

Mais, heureusement ! si le blues du dimanche finit toujours par arriver, il finit aussi toujours par partir et laisser sa place au lundi matin (bon, ça c’est une autre histoire). Le mal n’est pas éternel.

Jean Dézert en revanche, le héros du livre de Jean de La Ville de Mirmont, semble être coincé pour toujours dans cette phase de blues du dimanche. Comme si, pour lui, la spirale du dimanche soir était éternelle et qu’il était condamné à vivre dans cette torpeur à perpétuité. Le personnage principal du roman de Jean de La Ville de Mirmont vit en effet dans une léthargie permanente et fait figure de héros pour tous ceux qui louent la nonchalance et l’indifférence. Insensible à tout, protagoniste du rien, il est pire qu’un simple spectateur de sa propre vie : c’est un spectateur du vide.

C’était un de ces jours – on en voit beaucoup dans l’année – pendant lesquels l’aiguille du baromètre reste invariablement fixée sur le mot “variable”. C’était, néanmoins, un beau jour – un dimanche, pour tout dire. (p.38)

Jean Dézert est marqué du sceau de la fatalité, qui lui dévoile ses cartes dès le titre du livre : il est condamné à une vie fade et monotone. De cette condamnation ne naît pourtant aucune révolte, aucune tentative pour s’extraire de cette vie. Jean Dézert s’est-il accommodé de cette vie ? S’en est-il seulement rendu compte ? Jean Dézert traverse sa vie comme on fait la queue au supermarché pour payer ses courses : patiemment, sans faire de vague, en riant éventuellement de ce qui arrive au voisin tout en attendant son tour. Quelques activités rythment sa vie ici et là, il se fiance puis rompt ses fiançailles, fréquente quelques amis à l’occasion : les jours s’en vont, il demeure.

La pluie a commencé, pluie d’automne, sans sursis, définitive. Il pleut partout, sur Paris, sur la banlieue, sur la province. Il pleut dans les rues et dans les squares, sur les fiacres et sur les passants, sur la Seine qui n’en a pas besoin. Des trains quittent les gares et sifflent ; d’autres les remplacent. Des gens partent, des gens reviennent, des gens naissent et des gens meurent. Le nombre d’âmes restera le même. Et voici l’heure de l’apéritif. (p.26)

Un petit livre drôle, au ton moqueur et au style fin, espiègle et élégant : je ne pensais pas autant aimer, et pourtant j’en redemande ! Les Dimanches de Jean Dézert raconte la monotonie, l’ennui, le néant, le vide abyssal de certaines existences et une banalité qui tient un peu de Bouvard ou de Pécuchet. Jean Dézert se paye l’excentricité de n’en avoir aucune (absolument aucune) et je me suis étonnement régalée en lisant ce petit livre. Je vous le recommande si vous avez envie de lire une satire sociale originale et un texte littéraire mais jamais pompeux ni ennuyeux.

Sur ce, je vous souhaite une belle fin de week-end, et m’en vais lancer la saison 3 de Downton Abbey. Promis je serai raisonnable. Est-ce que vous ressentez ce blues particulier du dimanche soir, ou est-ce qu’il s’agit pour vous d’un moment comme les autres ?

Dézert avec un Z, comme dans zigzag, comme la dernière lettre de l’alphabet, est employé la semaine dans les bureaux du Ministère de l’Encouragement au Bien (Direction du Matériel), où il attend. Il attend le dimanche, jour plein et jour de vide.

Vous aimerez peut-être aussi

Un commentaire sur “Le blues du dimanche

Répondre

Votre adresse email ne sera pas publiée.Les champs requis sont indiqués *