D’après une histoire vraie [Delphine De Vigan]

Le seul roman de Delphine de Vigan dont je vous ai parlé sur le blog est Jours sans faim mais, en réalité, ça fait depuis un peu plus longtemps que je suis et que j’apprécie cette auteure. Si je n’ai jamais eu l’occasion de vous parler de Rien ne s’oppose à la nuit, de No et moi ou encore des Heures souteraines, je ne raterai pourtant pas l’occasion de vous parler de D’après une histoire vraie !

Le personnage principal à mi-chemin entre l’auteure et la narratrice

Dans son dernier roman, Delphine de Vigan joue sur l’ambiguïté de son personnage principal et de la narration, puisque l’auteur se présente elle-même comme l’héroïne de l’histoire : alors qu’elle se remet à peine du succès de son précédent livre, Rien ne s’oppose à la nuit, et du tremblement de terre qu’il a provoqué dans son cercle familial, Delphine de Vigan rencontre une femme qu’elle nous présente très brièvement, et dont on ne sait finalement pas grand chose, à part la première lettre de son prénom : “L”. De cette rencontre va naître une amitié qui fait presque rêver au début tant elle est simple, solaire et semblable à un coup de foudre ; mais qui se transforme ensuite en relation étrange, qui devient tellement mystérieuse qu’elle paraît mensongère. Le lecteur se méfie d’ “L.”, craint que la narratrice ne soit manipulée et a peur que cette histoire ne se termine en une fin tragique. Sans être un thriller, D’après une histoire vraie se présente comme un roman à suspens où l’on sait que le dénouement ne se fera pas sans heurt.

L’une des curiosités de ce roman est la limite ambiguë entre la fiction et la réalité : le fait que Delphine de Vigan fasse d’elle-même un personnage romanesque et se présente comme la narratrice et le personnage principal donne un côté très croustillant à l’histoire. En tant que lecteur, on se sent un peu voyeur, on se délecte de ces moments racontés sur le ton de la confidence, on éprouve une espèce de joie malsaine à recueillir les secrets d’une auteure que l’on adore. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux ? Quels événements ont été réellement vécus par Delphine de Vigan ? À quel moment commence la fiction ? La fin tragique, annoncée dès le début, contribue à faire des lecteurs des spectateurs avides d’événements et de rebondissements. Je vous mets au défi de lire ce livre sans aller regarder la biographie de l’auteure ! Finalement, on se sent souvent très mal à l’aise, voire coupable, dans ce rôle de lecteur qui est très similaire à celui d’un voyeur.

Quelques mois après la parution de mon dernier roman, j’ai cessé d’écrire. Pendant presque trois années, je n’ai pas écrit une ligne. Les expressions figées doivent parfois s’entendre au pied de la lettre : je n’ai pas écrit une lettre administrative, pas un carton de remerciement, pas une carte postale de vacances, pas une liste de courses. Rien qui demande un quelconque effort de rédaction, qui obéisse à quelque préoccupation de forme. Pas une ligne, pas un mot. La vue d’un blog, d’un carnet, d’une fiche bristol me donnait mal au cœur. (incipit)

Variations sur le thème de l’amitié

Au-delà de cette ambiguïté, D’après une histoire vraie nous raconte l’histoire d’une amitié entre deux femmes, Delphine de Vigan et “L”. Alors que la narratrice traverse une période particulièrement difficile de sa vie, L. s’impose de plus en plus dans la vie de celle-ci, s’implique dans son activité d’auteur et ne se prive rapidement plus de lui donner son avis sur ses récits. Les personnalités des deux femmes s’opposent ainsi : la narratrice est effacée, timide, molle et triste, alors que L. est au contraire rayonnante, dynamique, combative, force de proposition – L./elle prend peu à peu le début sur la narratrice. Au fur et à mesure de l’histoire, cette amitié devient ainsi de plus en plus oppressante et le roman plus angoissant, à tel point que l’on bascule presque dans un thriller.

Cette situation est ainsi l’occasion pour l’auteur d’aborder le thème de l’amitié, et plus particulièrement des relations abusives et envahissantes. Cette relation est ainsi l’occasion pour la narratrice de mieux comprendre les relations qu’elle entretient avec ses autres amis, mais également avec sa famille et ses proches en général.

Rares sont les amis dont nous pouvons nous dire qu’ils ont changé notre vie, avec cette certitude étrange que, sans eux, notre vie tout simplement n’aurait pas été la même, avec l’intime conviction que l’incidence de ce lien, son influence, ne se limite pas à quelques dîners, soirées ou vacances, mais que ce lien a irradié, rayonné, bien au-delà, qu’il a agi sur les choix les plus importants que nous avons faits, qu’il a profondément modifié notre manière d’être et contribué à affirmer notre mode de vie. (p.94-95)

Le roman au cœur du roman

Enfin, c’est toute une réflexion autour du roman et de l’écriture que nous propose ici Delphine de Vigan, et plus particulièrement à propos de la véracité des faits dans un roman. Qu’est-ce que le réel ? Un bon roman est-il un roman de fiction ou raconte-t-il des faits réels ? Cet aspect rejoint d’ailleurs assez logiquement le premier point dont je vous parlais : l’ambiguïté du personnage principal. Qui est L. ? Jusqu’à quel point se distingue-t-elle de la narratrice ? Qui est l’héroïne de l’histoire : l’avatar de Delphine de Vigan ou L. ?

C’est selon moi le point fort de ce roman, le twist qui le rend captivant et qui nous donne envie d’y repenser même quelques semaines après avoir refermé le livre. Le résultat est très réussi et très troublant, il déstabilise le lecteur et nous fascine.

Il y aurait encore tant de choses à dire sur ce roman, j’aurais pu par exemple parler de l’écriture de Delphine de Vigan (même si on ne la présente plus), de la tension et de la construction de cette histoire, du fait qu’aujourd’hui encore, quand je repense à cette lecture, je me perds encore dans ce dédale de fausse vérité… Bref, je vous conseille de lire ce roman ou de découvrir cette auteure si ce n’est pas déjà fait !

Le personnage n’avait-il pas le droit de surgir de nulle part, sans aucun ancrage, d’être une pure invention ? Devait-il rendre des comptes ? Non. Je ne le croyais pas. Car le lecteur savait à quoi s’en tenir. Le lecteur était toujours partant pour céder à l’illusion et tenir la fiction pour de la réalité. Le lecteur était capable de ça : y croire tout en sachant que cela n’existait pas. Y croire comme si c’était vrai, tout en étant conscient que c’était fabriqué. Le lecteur était capable de pleurer la mort ou la chute d’un personnage qui n’existait pas. Et c’était le contraire de l’imposture. (p.113)

“Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu’un écrivain ne devrait jamais croiser.”

Dans ce roman aux allures de thriller psychologique, Delphine de Vigan s’aventure en équilibriste sur la ligne de crête qui sépare le réel de la fiction. Ce livre est aussi une plongée au cœur d’une époque fascinée par le Vrai.

Avez-vous lu ce roman ou un autre de Delphine de Vigan ? Aimez-vous cette auteure ? Avez-vous un autre titre dans le même genre à me recommander ?

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12 commentaires sur “D’après une histoire vraie [Delphine De Vigan]

  1. C’est le dernier qui me reste d’elle ! 🙂 J’ai déjà tout lu sinon ! Du coup, depuis sa sortie (grand format), je me le garde précieusement mais je vais prochainement le sortir ^^ (quelque chose se prépare *mystère &boule de gum*). Mes préférés restent quand même “Rien ne s’oppose à la nuit” et “No &moi” ! 🙂

    1. J’ai adore Rien ne s’oppose à la nuit et No et moi aussi 🙂 par contre je ne les ai pas tous lus, je crois qu’il me reste Les jolis garçons et Un soir de décembre. J’ai hâte de voir ce que ça va être cette surprise !!! Tu as un indice ? 😉

  2. J’ai déjà lu Les heures souterraines, Un soir de décembre et No et moi, et j’espère pouvoir confirmer mon avis positif avec Rien ne s’oppose à la nuit qui attend dans ma PAL.

    Si ce dernier me plaît, je sais lequel lire juste après 😉

  3. Wow, ce livre a l’air très très intéressant. J’aime les lectures un peu dérangeantes et ce côté thriller psychologique m’a l’air assez captivant aussi. Je n’ai jamais lu de Delphine De Vigan mais cela est sur le point de changer grâce à ta chronique 🙂

  4. J’ai lu quasiment tous ses livres maintenant (je crois qu’il me manque juste certaines de ses nouvelles). C’est sans conteste une de mes auteurs préférées, et celui-ci m’a encore une fois scotchée à sa sortie !
    En plus l’auteur est adorable…

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