Douleur [Zeruya Shalev]

J’ai eu envie de lire Douleur dès le moment où Alison, du blog My-little-anchor, m’a dit que ça parlait d’une femme qui avait survécu à un attentat -c’est étonnant comme il suffit parfois de peu de choses pour se sentir attiré par un livre.

Il y a 10 ans, Iris a survécu à un attentat terroriste : alors qu’elle doublait un bus à l’arrêt, celui-ci a explosé et l’a gravement blessée. Depuis ce jour, Iris subit quotidiennement les douleurs dues à sa blessure, en plus de la souffrance psychologique lié à ce traumatisme. Dix ans exactement après les faits, sa douleur revient, plus intense que jamais. Pour rendre cela plus supportable, elle se rend à l’hôpital. Là-bas, elle tombe nez-à-nez avec Ethan, son amour d’enfance : cet événement va l’inciter à remettre son quotidien en question et la direction qu’a prise sa vie jusqu’ici.

Pas de fenêtre dans cette pièce, personne ne pourra les surprendre, personne ne pourra voir qu’il se jette à son cou, la serre dans ses bras, “Irissou, chuchote-t-il, Irissou”, des mains, il lui caresse les cheveux, lui palpe le visage en aveugle, contact à la fois étranger et familier, elle aussi ferme les yeux, se plaque contre lui, c’est bien Ethan et ses mains s’en souviennent, c’est bien elle et son corps le sait, ce sont bien eux et leur amour amputé qui, hors de l’espace et du temps, est resté éternel, palpitant depuis presque toujours. (p.122)

Douleur est particulièrement touchant parce qu’il fait référence à une sorte de mythe universel : celui du premier amour et donc du premier chagrin d’amour. Qu’aurait été notre vie si nous étions toujours avec cette personne ? Que ferions nous si nous la revoyions ? Peut-on faire revivre une histoire d’amour vieille de 20 ans ? Le temps d’un roman, Zeruya Shalev fait revivre la passion entre Iris et Ethan, et nous montre tout ce que cela comporte de beau et de pathétique.

Pathétique, parce qu’il est évidemment impossible de déterrer la flamme de cette histoire sans déclencher une avalanche de catastrophes. Que faire de cette famille qu’elle a construit avec son mari ? De ses deux enfants adolescents ? Faut-il les abandonner et tout recommencer à zéro ? Au-delà du roman d’amour et de la réflexion sur le passé, Douleur s’intéresse donc aussi au thème de la famille, du couple, des relations entre parents et enfants.

Voir aussi : mes deux autres coups de cœur en roman contemporain

Est-ce vraiment un adultère alors que pour elle il s’agit, sans l’ombre d’un doute, d’un miracle ? Est-ce une infidélité alors qu’elle sait que jamais elle n’a été aussi fidèle à elle-même ? Se retrouvent-ils vraiment, elle et Micky, de part et d’autre d’un mur, opposés au point qu’elle le trompe en étant honnête avec elle-même ? Et si tel est le cas, est-ce que ça ne signifie pas que dès le début leur union était une erreur ? Qu’il est laid ce mot d’adultère, comment peut-on ainsi qualifier une rencontre si belle, si heureuse ? (p.163)

J’ai été franchement impressionnée par la profondeur de ce roman. L’auteur dissèque les thèmes de l’amour, du passé et de la famille avec minutie et les cristallise grâce au traumatisme de l’attentat. La psychologie des personnages, et surtout de celui d’Iris, est très fouillée, et l’intrigue est incroyablement bien développée : toutes les étapes par laquelle elle passent ont leur intérêt, servent l’histoire et le personnage et s’assemblent intelligemment jusqu’à la résolution finale. Douleur est un roman que j’ai trouvé lourd de sens, très vrai et percutant.

Le contexte n’est d’ailleurs pas en reste non plus, puisque tous ces événements ont Israël pour toile de fond et s’inscrivent ainsi dans l’histoire contemporaine de ce pays. Toute cette histoire est enfin portée par une écriture magnifique, élégante et intense, très riche et littéraire. Si jamais je devais un jour écrire un roman, je prendrais certainement exemple sur Douleur.

Elle roulera lentement, comme on suit un cortège funèbre, malgré les conducteurs qui klaxonnent autour d’elle, la doublent ou lui font des signes énervés, elle roulera, le cœur aussi lourd que le prix qu’elle va payer et qu’elle ne pourrait peut-être jamais justifier, parce quelle sait que, toutes les deux ensemble ou chacune séparément, elles allaient devoir apprendre à trouver de la splendeur dans la réalité sans fard. (p.354)

Douleur est un roman qui m’a donné une impression très forte dès le début. C’est pour moi un modèle d’intelligence, de sensibilité et de maîtrise, et je suis ravie d’avoir eu l’occasion de le lire : je pense que c’est un roman qui va marquer ma vie de lectrice. Je vous le conseille chaleureusement si vous avez envie de lire un texte assez littéraire et que vous avez envie de lire une histoire parfaitement maîtrisée. Connaissez-vous Zeruya Shalev ? Pensez-vous que ce roman pourrait vous plaire ?

Dix ans après avoir été blessée dans un attentat, Iris semble avoir surmonté le traumatisme. Malgré des douleurs persistantes, des problèmes avec ses enfants et un mariage de plus en plus fragile, la directrice d’école ambitieuse et la mère de famille engagée qu’elle est s’efforce de prouver qu’elle contrôle la situation.
Tout bascule cependant le jour où elle reconnaît, sous les traits d’un médecin qu’elle consulte, Ethan, son premier amour, qui l’avait brutalement quittée lorsqu’elle avait dix-sept ans. Dans un vertige sensuel et existentiel, Iris éprouve alors la tentation de faire revivre cette passion qu’elle croyait éteinte : et si une seconde chance se présentait à elle ?
Ce roman aussi puissant que subtil dévoile les séquelles que le passé peut laisser sur les corps et les esprits, tout en interrogeant notre capacité à faire des choix, au moment même où la vie nous renvoie à l’essentiel.

13 commentaires sur “Douleur [Zeruya Shalev]

  1. J’avais très envie de le lire, la couverture me donnait envie mais j’attendais car j’hésitais aussi. Et là, je pense m’y jeter car j’ai vu qu’il allait bientôt sortir en poche en plus. Les passages sont magnifiques, ils m’ont déjà transporté.

    1. Oh je ne savais pas qu’il allait bientôt sortir en poche. Je t’encourage vivement à le découvrir, c’est un livre sublime et très marquant, je crois que j’aurais du mal à m’en défaire.

  2. Eh bien en tout cas, tu me tentes avec ce roman que je note tout de suite!! Il pourrait vraiment me plaire. C’est un nom que j’ai déjà vu passer mais je ne connais pas particulièrement.

    1. Trop chouette, je suis trop contente si ça t’a donné envie de le lire ! Je ne connaissais pas du tout l’auteur avant, mais je vais essayer de lire d’autres de ses livres prochainement, je suis très curieuse de savoir ce qu’elle a pu écrire d’autre.

  3. Je ne te remercie pas pour me faire encore rajouter un livre dans ma wishlist. 😉 Il faut dire que tes goûts me plaisent tellement, je découvre toujours pleins de titres vus nulle part grâce à toi donc tu es une très jolie source d’inspiration ! Et tes articles sont toujours agréables à lire !
    J’admets que le thème de l’attentat me refroidi, j’esquive ce sujet, sans doute parce qu’il a été tellement médiatisé ces dernières années que j’ai envie de m’en tenir loin, de m’échapper un peu de toute cette actualité. Mais en même temps les autres thèmes sont très tentants, et tu en parles bien, on ressent le coup de coeur. Puis, le questionnement de faire revivre un amour vieux de 20 ans résonne étrangement avec la lecture que je viens de finir à l’instant, Aurélien d’Aragon. Et comme j’ai eu un beau coup de coeur, ça me donne envie d’aller vers ce bouquin, puis la couverture incite un peu plus !

    1. Ahah je suis désolée 😉 Merci beaucoup pour ton commentaire en tout cas, ça fait chaud au coeur !
      Pour Douleur, je te précise du coup que le thème de l’attentat n’est pas du tout central au récit si ça peut te rassurer ! Elle en parle comme un traumatisme, forcément, mais le terrorisme et les attentats comme celui-ci ne sont pas du tout mis sur le devant de la scène. C’est plutôt le “tremplin” qui permet à l’auteur d’aborder le thème de la reconstruction et de l’acceptation de soi, et ça a du sens vu que ça a lieu en Israël, et parce que ça permet de parler du stress post-traumatique aussi quelque part, mais pas du tout avec la perspective que l’on peut avoir à cause de l’actualité !
      J’espère que j’ai pu te rassurer, parce que franchement fonce ! Si tu as aimé Aurélien et que le thème du vieil amour qu’on retrouve t’intéresse, franchement c’est fait pour toi ! Ce roman est fou.

    1. Chouette ! Je te souhaite de le découvrir. Il est difficile mais le thème de l’attentat n’est pas directement au centre du récit, si ça peut te rassurer ! C’est un peu l’élément déclencheur qui permet à l’auteur d’aborder le thème de la reconstruction, qui lui est essentiel. Je te souhaite de le découvrir !

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