Frankenstein à Bagdad [Ahmed Saadawi] #RL2016

Je voudrais aujourd’hui vous parler d’un titre qui a reçu le Prix international du roman Arabe en 2014 et qui vient tout juste d’être traduit aux éditions Piranha : Frankenstein à Bagdad, un roman écrit par l’Irakien Ahmed Saadawi.

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Dans le quartier de Batawin à Bagdad, des personnages aussi charismatiques que farfelus se croisent chaque jour, se chamaillent et écoutent les histoires abracadabrantes que raconte Hadi le chiffonnier. L’une de ces histoires fait d’ailleurs parler d’elle au-delà des frontières du quartier : c’est celle du “Trucmuche”, une créature que Hadi aurait fabriquée de toutes pièces en assemblant différentes parties de corps humains trouvés dans Bagdad, victimes des explosions et attentats terroristes, un peu à la façon de Frankenstein.

Ce “Trucmuche”, il terrorise et fascine, il défie la raison des plus pragmatiques et nargue les autorités de son invincibilité. Hideuse créature justicière, meurtrier avide de vengeance -sous la plume d’Ahmed Saadawi, ce Frankenstein irakien se présenterait presque comme un cousin du célèbre gentleman cambrioleur, funambule sur les toits de Bagdad, échappant aux balles et esquivant la mort, monstre pétri d’une humanité presque douloureuse. Problème métaphysique qui s’ajoute au désordre et à la violence de la capitale irakienne, le “Trucmuche” s’invite en plus dans le quotidien des habitants de Batawin : celui de la vieille Elishua qui attend son fils parti en guerre il y a des années, celui du journaliste Mahmoud al-Sawadi, de l’agent immobilier Faraj al-Dallal, et bien-sûre de Hadi…

Il passa le plus clair de la nuit à boire lentement, calmement, assis sur son lit, son verre et l’assiette de mezze posés près de lui sur un haut guéridon en métal. Il écouta le gargouillis léger de la radio, dans les ténèbres faiblement éclairées par une lanterne noire de suie. Fidèle à ses habitudes, il leva son dernier verre en l’air, comme s’il se trouvait dans un bistrot bruyant et qu’il saluait les fantômes assis à ses côtés, fantômes de gens qui s’en étaient allés, et d’autres qu’il n’avait jamais vus. Il salua l’obscurité, et les choses éparpillées dans sa chambre où grouillaient les rats. Il but ce dernier verre et entendit du bruit du côté de l’entrée. Il se retourna, vit la porte qui bougeait. Elle s’ouvrit en grand, laissant apparaître une haute silhouette sombre. Son sang se figea dans ses veines lorsqu’il la vit soudain avancer vers lui.
La lueur jaunâtre de la lanterne frappa le visage de l’intrus, qui lui apparut nettement : un visage couturé de points de suture, un gros nez et une bouche fendue comme une balafre béante.

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J’ai aimé énormément de choses dans Frankenstein à Bagad, mais l’une d’entre-elles est son univers visuel riche et très bien développé ; que ce soit à travers le tableau d’un Saint, une statue de la Vierge Marie ou l’ancienne ruine juive de Hadi, le roman d’Ahmed Saadawi se déroule sous nos yeux comme un paysage, il se teinte de couleurs contrastées, ternes ou vives. Parmi les choses que j’ai aimées, j’aurais pu citer aussi le style d’Ahmed Saadawi, sa capacité à imaginer des personnages hauts en couleurs, plus vrais que nature, et à leur donner vie. J’aurais pu citer la multitude de ces personnages et leurs profils atypiques, vrais et attachants, leur côté excessif, leurs histoires tumultueuses, les dilemmes qui les empêchent d’avancer et de quitter leur ville.

J’ai enfin particulièrement aimé la pluralité des registres utilisés par l’auteur : si l’image de ce Frankenstein est plutôt sordide, le surnom de “Trucmuche” donné par Hadi tourne au contraire sa figure en ridicule. Tout le roman oscille ainsi entre des registres contraires, donne parfois une touche d’humour à des situations graves, remet un peu de magie dans le quotidien d’un personnage désespéré. Frankenstein à Bagdad est un roman qui prend souvent par surprise, qui ne se laisse pas deviner et qui n’a pas peur de chercher une explication du côté de l’imaginaire quand la réalité n’a aucun sens.

Publié pour la première fois en 2013, il a fallu plus de trois ans pour que ce roman soit enfin traduit en français -il a reçu entre-temps le prix international du roman arabe en 2014. Même si cela a mis du temps et que j’aurais souhaité en entendre parler plus tôt, je suis très contente qu’il soit finalement parvenu jusqu’à moiFrankenstein à Bagdad est un roman coup de poing et coup de cœur à côté duquel j’ai bien failli passer et qui est pourtant incroyable. Je vous conseille vivement de vous y plonger vous aussi et de découvrir cette histoire atypique.

Merci aux éditions Piranha et à Decitre pour cette lecture !

frankenstein-a-bagdadConte aussi fantasmagorique que réaliste situé dans l’Irak de l’après Saddam Hussein, Frankenstein à Bagdad a reçu le Prix international du roman arabe 2014. Dans le quartier de Batawin, à Bagdad, en ce printemps 2005, Hadi le chiffonnier récupère les fragments de corps abandonnés sur les lieux des attentats qui secouent la ville pour les coudre ensemble. Plus tard, il raconte à qui veut bien lui payer un verre qu’une âme errante a donné vie à cette mystérieuse créature, qui écume désormais les rues pour venger les innocents dont elle est constituée. À travers les pérégrinations sanglantes du Sans-Nom, Ahmed Saadawi se joue des frontières entre la réalité la plus sordide et le conte fantastique, entre superstitions magiques et croyances religieuses pour dresser le portrait d’une ville où tout le monde a peur de l’inconnu.

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8 commentaires sur “Frankenstein à Bagdad [Ahmed Saadawi] #RL2016

  1. J’ai vu ce roman dans les récentes sorties de la maison d’édition et j’avoue que le titre ( mais aussi la couverture) avait attiré mon attention 🙂
    Le résumé et ton avis me donnent maintenant envie d’en savoir plus !

    1. Je trouve la couverture assez attractive en effet, et comme toi le titre m’a aussi attirée ! Franchement je te le conseille vraiment, c’est un livre hyper marquant et très riche, c’est assez étonnant. Je pense qu’il y a aussi plusieurs niveaux de lecture, que je n’ai pas forcément repérés car je n’ai pas assez de culture concernant la politique irakienne notamment… enfin c’est vraiment un livre excellent ! S’il t’intéresse, fonce !

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