Oublier ou survivre ?

Il y a beaucoup de choses dont je me suis préservée et que j’ai fais de mon mieux pour éviter depuis le 13 novembre 2015, mais il faut croire que me façonner une petite bulle confortable a été bien inutile puisqu’il n’a suffit que d’un seul livre pour que je sois quand même confrontée à ce que j’avais tâché d’éviter. Dans Survivre, un roman sur l’après-13-novembre, l’auteur de 26 ans y décrit son quotidien complètement démoli par le drame dont elle n’arrive pas à se défaire. Comment appréhender un événement qu’on n’a pas vraiment vécu, dont on est forcément un peu exclu, mais auquel on ne peut s’empêcher de s’identifier ?

Survivre est forcément très actuel puisqu’il plonge au cœur des enjeux contemporains et des problématiques sociales : les réseaux sociaux, la solitude, le harcèlement, la peur et la méfiance, l’individualisme, l’exclusion. Facile de s’identifier à ces enjeux sociétaux et d’y lire une part de nous-mêmes. Il y a aussi une part d’universel dans ce roman puisque l’auteur se pose les questions que nous sommes sûrement beaucoup à nous être posé : que s’est-il passé ? pourquoi ? et si ça avait été moi ? Survivre est en fait le long monologue intérieur d’une jeune femme qui s’interroge sur son quotidien après ces attentats.

La paranoïa est naturellement le piège qui nous est tendu chaque jour. J’essaye de m’y soustraire, mais la peur insiste, elle s’incarne dans des questions aussi triviales que pathétiques – dois-je changer de rame, ne pas changer de rame, dois-je sortir maintenant, parce que lui ou elle a un comportement étrange, au risque d’avoir eu tort et d’avoir perdu dix minutes de ma journée, oui, dois-je sortir maintenant, dois-je sortir pour tenter de sauver ma peau et de ne pas mourir ainsi saccagée par de vulgaires clous contenus dans une ceinture (j’ai encore tant de choses à accomplir), telles sont les questions qu’il faut que j’évite tous les jours de me poser, dès que je vois un sac, une valise abandonnés sous un siège ou sur le quai. (Survivre, p.42-43)

Là où ça devient limite, c’est que puisqu’il s’agit d’un monologue intérieur, Survivre a aussi quelque chose de très personnel et d’intime. Cette jeune femme, ce n’est pas n’importe qui : c’est une femme obsessionnelle, qui se sent sûrement coupable et qui ne cesse de s’infliger la souffrance liée à cet événement -à tel point qu’elle a même affiché chez elle les portraits de toutes les victimes de cet attentat et qu’elle apprend par cœur des listes entières de morts et de massacres. De Stalingrad aux Champs-Elysées en passant par le boulevard Voltaire, l’héroïne erre et se perd dans le méandre de ses pensées. On trouve alors quelque chose de très violent dans Survivre : l’auteur n’épargne rien ni personne, à commencer par son personnage principal qui, en plus de se mettre à la place des victimes, en vient également à penser qu’elle aurait pu être à la place des terroristes.

Et, comme si le sujet n’était pas assez difficile, le registre utilisé par l’auteur ne le rend pas plus supportable : le monologue est pesant, étouffant, le style est réaliste, froid et presque clinique lorsqu’il s’agit de décrire certaines scènes -à titre d’exemple, j’ai choisi de ne pas regarder les photos qui circulaient sur les réseaux sociaux après le 13 novembre. Dès la page 20, l’auteur nous décrit quand même, bon gré mal gré, l’intérieur de la salle du Bataclan d’après la fameuse photo. Merci bien. Si j’avais envie d’éprouver une certaine tendresse pour Ava en commençant ce livre (je pensais facilement m’identifier à elle et nous trouver quelques points communs), son attitude névrosée et ses pensées franchement limites m’ont vite refroidie. On est dans la provocation, on penche fortement du côté de l’absurde et on flirte même avec la frontière de l’indécence. Le comble : les petites références à Hugo et Apollinaire qui donneraient presque une touche de poésie à ce chaos.

Mais pourquoi avoir choisi cette approche ? La réponse est peut-être dans le premier roman de l’auteur, publié trois ans plus tôt en 2014 : L’Oubli.

Il m’est pénible d’entrer dans le langage, surtout quand le langage est tourné vers l’extérieur. Il faut faire un choix sur ce que je donne, sur ce que je garde. Il y a des phrases que nous aurions pu garder pour nous. Il y a même des phrases dont nous nous serions passés qu’elles voient le jour dans notre pensée. Des phrases que nous aurions dû pouvoir éliminer simplement, comme de la vermine. Et pour cela je ressens régulièrement le besoin de faire un pas de côté, même si ce besoin échoue avec une régularité constante. Il y a des jours où je me dis que je pourrais m’évanouir dans le silence jusqu’à mon dernier jour. C’est un objectif estimable : il est de l’ordre de l’illusion. (L’Oubli, p.67)

Frederika Amalia Finkelstein raconte dans ce premier roman le rapport de son héroïne (petite-fille de déportée) à la seconde guerre mondiale et à la Shoah. Ici encore, c’est un rapport très conflictuel et violent qu’elle met en scène : “je n’ai pas connu la guerre”, dit la narratrice tout en se présentant comme une descendante d’un rescapé des camps. Comment vivre avec cet héritage alors qu’on ne l’a pas soi-même vécu ? Qu’en faire ? Comment raconter ce malaise, et pourquoi le raconter ?

Une première réponse est proposée dans ce premier titre, elle nous informe à la fois sur l’état psychologique de la narratrice après cette prise de conscience, et sur les conséquences de cette prise de conscience :

Si je veux aller jusqu’au bout, je dois renoncer à toute forme de morale. Pas plus de morale que d’humanisme, c’est une phrase que je vous conseille d’admettre. Pour moi, je crois aux chiffres : il faut bien croire à quelque chose (ce n’est pas comme si nous avions le choix). (L’oubli, p.26-27)

Un second élément de la réponse est proposé dans Survivre. La narratrice nous explique comment elle conçoit son livre, et les répercussions qu’une lecture doit avoir chez le lecteur :

Les livres sont des trous noirs capables d’annuler votre présence ici-bas, et ils sont autant de vies qui attendent de s’immiscer en vous et de vous modifier, de vous foudroyer, dirais-je, car qu’est-ce qu’un livre sans lumière et sans fureur, je n’en connais pas : un livre a le devoir de vous foudroyer, je dirais même que c’est tout ce que je lui demande, ouvre-moi, emmène-moi – réveille-moi –, qu’il fasse la guerre au monde, qu’il étreigne et détruise les douleurs et qu’il transfigure ma pensée est, je crois, toujours ce que j’exige. (Survivre)

Ces pensées inhabituelles (sinon radicales) se retranscrivent donc logiquement dans le style de l’auteur. Dans L’Oubli, et ça m’a d’ailleurs plus marquée que lors de ma lecture de Survivre, on est dans la provocation voire dans l’indécence. L’auteur n’hésite pas à mettre en parallèle des éléments complètement opposés les uns aux autres.

Une lassitude m’étreint. J’ai soif. Je repense aux pires moments de mon enfance, au chantage que me faisait mon frère devant la bouteille de Coca-Cola pour que je puisse remplir mon verre. Il y a des vies empoisonnées. (L’oubli, p.21)

Finalement, ces deux lectures mises en parallèle m’ont surtout permis de mieux comprendre la narratrice et l’auteur. S’il y a bien un thème commun à ces deux ouvrages, c’est bien celui de la génération, de celle des gens nés dans les années 80-90, qui ont aujourd’hui une vingtaine ou une trentaine d’années, et qui cherchent à se positionner dans la société, dans l’Histoire et dans le cercle social. Dans ces deux romans, la narratrice semble chercher un sens à sa vie, une ligne directrice.

Je veux une vie meilleure, une vie extraordinaire, une vie que ce monde n’est pas en état de m’offrir, et à personne d’entre nous. J’ai compris qu’il fallait inventer, toujours inventer, mobiliser ses capacités intellectuelles jour et nuit : ne pas réinventer le monde c’est mourir. (L’oubli, p.46-47)

Si l’héritage et la filiation semblaient être les réponses proposées par le premier roman, c’est en revanche l’événement commun, symbolique et permettant d’identifier ceux qui appartiennent à la même époque -forcément les attentats du 13 novembre-, qui semble être la clé proposée par le second roman.

Je me pose parfois la même question à mon endroit : suis-je emmurée vivante par la trace qu’ont laissée sur moi mes ancêtres ? Les  traces peuvent nous ensevelir. C’est la raison pour laquelle je veux oublier. Être enseveli c’est ne pas pouvoir vivre ; je veux pouvoir vivre. Il y a des traces qui flattent notre orgueil ; d’autres qui nous rassurent ; d’autres qui nous bousculent et nous font peur. Se sentir rattaché à quelque chose, à une histoire, à un nom, à une généalogie, à un être, à une famille : cela est important (L’Oubli, p.78-79)

À certains vêtements, à certains visages, à la jeunesse de leurs traits, il est devenu impossible de rejeter l’évidence : aucun de ces corps n’a plus de trente ans. (Survivre, p.25)

Difficile de mettre des mots sur des livres comme ceux-là, difficile même de les juger, de faire un retour sur ma lecture. Il y aurait beaucoup de choses à étudier dans ces textes je pense, beaucoup de choses à mettre en parallèle : ces deux romans s’éclairent l’un et l’autre et nous donnent une image assez cohérente du genre d’émotion que l’auteur souhaitait transmettre. Je vous conseille davantage Survivre, que j’ai trouvé beaucoup plus abouti et cohérent, le sujet m’intéressait plus également, mais aucune des deux solutions proposées par l’auteur (pour l’instant en tout cas), oublier ou survivre, ne me correspond 😉

Ce que je retiens de cette expérience et que je compte très vite recommencer, c’est le fait de lire les livres d’un même auteur à un intervalle rapproché : j’ai trouvé ça très intéressant et très pertinent pour comprendre la vision de l’auteur. Dans le cas de ces deux livres, ça m’a aidé à mieux comprendre les intentions de l’écrivain, et d’ajouter une “nouvelle dimension” à ma lecture : c’était très enrichissant ! C’était d’ailleurs d’autant plus intéressant que les thèmes abordés par Frederika Amalia Finkelstein offrent matière à réflexion et que ses deux romans se répondent intelligemment.

Aimez-vous vous faire des sessions de lecture “par auteur”, et de lire rapidement plusieurs livres d’un même auteur ? Quel est votre rapport à l’histoire, vous reconnaissez vous dans une approche de l’oubli ou de la survie ?

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Un commentaire sur “Oublier ou survivre ?

  1. Eh bien je ne suis pas mécontente d’avoir redéposé ce livre (Survivre) sur la table de la bibliothèque ce week-end : il ne me dit plus rien du tout! Très bonne analyse de ta part et lien entre ces deux romans!

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