La Porte étroite [André Gide]

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Alors qu’il faut parfois plus de mille pages à certains auteurs pour parler de l’histoire d’un amour ou d’une vie, il en faut moins de deux cent pour d’autres pour en raconter autant et nous transmettre autant d’émotion. André Gide, avec La Porte étroite, fait partie de la seconde catégorie d’auteurs : l’amour entre Jérôme et Alissa ne m’a pas transmis moins d’émotion que celui entre Ariane et Solal.

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La Porte étroite nous raconte l’histoire de Jérôme et d’Alissa : cousins, ils se retrouvent au Havre à chaque vacances. Ils y traversent les premières épreuves de leur vie, y vivent leurs premiers deuils, y prennent des décisions pour leur avenir, bref : ils grandissent ensemble. Ils y découvrent aussi l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre et la foi chrétienne.

Cet enseignement austère trouvait une âme préparée, naturellement disposée au devoir, et que l’exemple de mon père et de ma mère, joint à la discipline puritaine à laquelle ils avaient soumis les premiers élans de mon cœur, achevait d’incliner vers ce que j’entendais appeler : la vertu. (p.32)

Le narrateur de cette histoire n’est autre que Jérôme : pendant près de 200 pages, il nous raconte l’histoire qu’il a presque vécue avec Alissa. Car malgré la réciprocité de leurs sentiments et l’approbation de leurs proches, l’amour entre Jérôme et Alissa est plus que contrarié -à commencer par leur âge qu’Alissa trouve trop jeune : elle demande ainsi à Jérôme de se concentrer d’abord sur ses études, de laisser passer un peu de temps. Par Juliette ensuite, la petite sœur d’Alissa qui est elle aussi amoureuse de Jérôme. Dans un esprit de renoncement et pour ne pas blesser sa sœur, Alissa demande ainsi à Jérôme d’attendre que Juliette soit mariée et heureuse avant d’officialiser leur engagement. Patient, convaincu que cette attente ne fera que renforcer leur union, Jérôme attend.

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Les mois, les années passent et l’on se rend compte en même temps que Jérôme que le renoncement d’Alissa traduit en réalité une très forte piété religieuse. Car l’histoire de La Porte étroite prend évidemment racine dans les versets du livre de Matthieu, 7:13 : Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent.”

C’est dans une petite chapelle plutôt déserte que Jérôme et Alissa entendent ces mots pour la première fois. A l’âge où ils découvrent les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre en même temps que la foi chrétienne, ces mots ont un effet tout particulier sur eux. Animés par la fougue de leur jeunesse et leurs sentiments qu’ils veulent nobles, ils prennent chacun des “résolutions” pour inscrire leur amour dans la foi chrétienne et consentent ainsi à s’éloigner l’un de l’autre, comme le dit Jérôme page 31 : “pensant la mieux mériter en [s]’éloignant d’elle aussitôt”.

Cette distance à laquelle Jérôme se résigne et se soumet s’avère pourtant de plus en plus infranchissable. A vouloir rechercher la vertu, à vouloir se “réserver pour quelque chose de meilleur”, Alissa se perd en effet dans une morale stricte et injustifiée, elle sacrifie non seulement son bonheur mais aussi celui de Jérôme -elle tombe dans le péché d’orgueil.

-Si tu m’aimais ainsi, pourquoi m’as-tu toujours repoussé ? Vois ! j’attendais d’abord le mariage de Juliette ; j’ai compris que tu attendisses aussi son bonheur ; elle est heureuse ; c’est toi-même qui me l’a dit. J’ai cru longtemps que tu voulais continuer à vivre près de ton père ; mais à présent nous voici tous deux seuls.

-Oh ! ne regrettons pas le passé, murmura-t-elle. A présent j’ai tournée la page.

-Il est temps encore, Alissa.

-Non, mon ami, il n’est plus temps. Il n’a plus été temps du jour où, par amour, nous avons entrevu l’un pour l’autre mieux que l’amour. (…) (p.150-151)

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Le style de Gide est élégant et fluide, il aborde les thèmes de l’apprentissage de la foi chrétienne avec beaucoup de justesse. A travers les personnages d’Alissa et de Jérôme, il nous donne ainsi à voir deux façons de vivre sa foi, deux façons de concevoir la compatibilité de la foi et du bonheur et la réalisation chrétienne et terrestre que l’on peut rechercher. Il met au cœur de l’histoire l’intensité des émotions ressenties par Jérôme, qui fait de son histoire d’amour avec Alissa une histoire immortelle, intemporelle et emprunte d’un sacrifice sans bornes.

Ce sont ainsi les thèmes de la foi, de l’amour, du sacrifice et de la vertu, ainsi que l’émotion et la vérité contenues dans ces quelques pages qui font du roman d’André Gide un de mes préférés. L’histoire de Jérôme et Alissa est une des plus belles et des plus tristes que j’ai lues (cœurs sensibles vous êtes prévenus) ; elle est empreinte d’une grande sensibilité, d’une dimension héroïque et tragique dont je raffole et qui contribuent à donner à ce roman beaucoup d’intensité. Mais surtout, Gide a su écrire cette histoire avec prudence et intelligence en dénonçant les conséquences d’une mauvaise éducation religieuse et d’une mauvaise interprétation des textes. La Porte étroite est un roman terriblement émouvant et inspirant que j’ai adoré redécouvrir pendant cette seconde lecture.

J’en parle malheureusement très mal -il y a tant d’éléments contenus dans ces quelques pages que j’essaie de ne pas tout vous spoiler, tant de passages dont j’aurais aimé vous parler mais que je vous laisse l’occasion de découvrir par vous même, tant de complexité dans le caractère d’Alissa, tant de scènes énigmatiques que même son journal ne saurait totalement expliquer… La Porte étroite est un roman que j’ai lu et relu, et je sais d’ores et déjà qu’une troisième lecture, dans quelques années, ne sera toujours pas suffisante pour réussir à bien cerner le roman de Gide. C’est tout simplement une histoire que je vous conseille vivement tant l’histoire de Jérôme et d’Alissa est émouvante et bouleversante.

andre gide_la porte étroiteLa porte était close. Le verrou n’opposait toutefois qu’une résistance assez faible et que d’un coup d’épaule j’allais briser… A cet instant j’entendis un bruit de pas ; je me dissimulai dans le retrait du mur.
Je ne pus voir qui sortait du jardin; mais j’entendis, je sentis que c’était Alissa. Elle fit trois pas en avant, appela faiblement :
– Est-ce toi Jérôme?…
Mon coeur, qui battait violemment, s’arrêta, et, comme de ma gorge serrée ne pouvait sortir une parole, elle répéta plus fort
– Jérôme! Est-ce toi?
A l’entendre ainsi m’appeler, l’émotion qui m’étreignit fut si vive qu’elle me fit tomber à genoux.

Avez-vous déjà lu La Porte étroite ? Pensez-vous qu’il pourrait vous plaire ? Avez-vous l’habitude de relire vos romans préférés ? Y a-t-il un roman que vous relisez régulièrement ?

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7 commentaires sur “La Porte étroite [André Gide]

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire, ça me va droit au cœur et ça me fait très plaisir ! C’est un roman que j’adore en effet, aussi j’espère que tu auras l’occasion de le découvrir 🙂 Bises

  1. Je ne connaissais pas du tout ce roman, j’ai juste lu Les faux monnayeurs du même auteur mais une histoire d’amour aussi bien présentée ne peut que titiller mon envie de l’acheter sur le champ. J’aime beaucoup comment tu en as parlé ♥

        1. Ca me fait ça avec pas mal de bouquins aussi, mais j’aime bien me dire que la première lecture me sert souvent de “travail préparatoire” pour la suivante, et qu’un débroussaillage est parfois nécessaire 😉

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