La Vie devant soi [Romain Gary]

Hello,
Romain Gary est un auteur qui me faisait très envie mais, sans aucune raison valable et sans savoir pourquoi, je n’avais encore jamais lu aucun de ses livres. Je suis tombée récemment sur La Vie devant soi en librairie et je l’ai pris, comme si « le bon moment » était enfin arrivé.


Comment raconter l’histoire de Momo sans être grossier et sans en dénaturer le charme ? La Vie devant soi, c’est un rappel surprenant de Zazie dans le métro, l’histoire de deux vies un peu bricolées, de deux êtres rafistolés mais qui se sont bien trouvés.
Momo est un petit garçon dont on ne connaît pas vraiment l’âge. Élevé par Madame Rosa, il ne connaît pas ses parents et sait seulement que sa mère « se défendait ». Madame Rosa, elle, n’a plus d’âge tellement elle est vieille. La vie n’a pas été tendre avec elle, et les 6 étages qui mènent à son appartement sont à chaque fois plus difficiles à monter. La Vie devant soi c’est donc l’histoire de ces deux personnages pleins de vie et d’amour, de leur combat contre la vie et pour la vie.
Le temps de quelques semaines, quelques mois, Momo nous raconte son histoire avec ses propres mots, son propre langage. J’ai adoré découvrir toutes ces expressions qu’il utilise (souvent maladroitement) pour décrire son quotidien et son monde : « se défendre avec son cul », « proxynète », « j’ai l’honneur »,… tous ces mots et expressions forment un langage unique, enfantin et spontané, collent parfaitement au portrait qui est fait de Momo et donnent beaucoup de charme au roman. Dès le début, on est happé, séduit par ce langage et ce mode d’expression uniques. On sourit, on s’attendrit à chaque paragraphe, on s’attache à l’innocence de Momo. Le style d’écriture est sans aucun doute la première chose qui m’a plu et qui m’a fait plonger dans ce roman, je me suis complètement retrouvée dans ce langage d’adulte que je regardais d’en bas quand j’étais petite, dans toutes ces expressions que j’entendais sans comprendre.

« La première chose que je peux vous dire c’est qu’on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu’elle ne se plaignait pas d’autre part, car elle était également juive. Sa santé n’était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que c’était une femme qui aurais mérité un ascenseur. » incipit

L’écriture de Gary est ici à la fois crue et douce, violente et sensible. Les mots de Momo sont justes et frappent fort. A priori, je n’aurais jamais pensé qu’un langage aussi enfantin pourrait faire autant appel à ma sensibilité et à mon émotion ! Parce que Gary ne choisit pas non plus ici la facilité : forcément, on est toujours plus ému lorsque c’est un enfant qui parle et on est beaucoup plus frappé par l’horreur d’une situation lorsqu’elle concerne un enfant que lorsqu’elle concerne un adulte (enfin, c’est mon avis) ; mais je n’ai jamais trouvé ici qu’on prenait le lecteur pour un idiot émotif pour un sou ni qu’on jouait sur des codes prévisibles et stéréotypés. La voix de l’enfant n’est pas celle de la facilité.

« Elle n’avait pas de taille et les fesses chez elle allaient directement aux épaules, sans s’arrêter. Quand elle marchait, c’était un déménagement. » p.74

Cela donne lieu à des scènes vraiment magnifiques et marquantes. Je pense notamment aux descentes à la cave de Madame Rosa, aux apparitions de Madame Lola, et surtout à la scène où Momo rentre dans le cinéma lors de la séance de doublage de voix. Je crois que c’est une des plus belles scènes du roman et un passage que je garderai en tête encore longtemps !

« Quand c’était raté la première fois et que la voix n’entrait pas au bon moment, il fallait recommencer. Et c’est là que c’était beau à  voir : tout se mettait à reculer. Les morts revenaient à la vie et reprenaient à reculons leur place ans la société. On appuyait sur un bouton, et tout s’éloignait. Les voitures reculaient à l’envers et les chiens couraient à reculons et les maisons qui tombaient en poussière se ramassaient et se reconstruisaient d’un seul coup sous vos yeux. » p.120

Le roman se concentre ici presque uniquement sur Momo et Madame Rosa. Quelques personnages secondaires sont bien présents et hauts en couleur (Madame Lola, Banania, Monsieur Hamil…) mais on sent bien que leur rôle n’est que secondaire. Dans cette histoire, c’est comme si la terre tournait autour de Momo et de Madame Rosa, comme s’ils étaient seuls au monde. On plonge ainsi dans un univers très intime, comme dans un cocon.

Ce qui est étonnant dans ce livre, c’est la façon dont les opposés se côtoient et les sentiments contraires que nous fait vivre cette histoire. Le passé de Madame Rosa est tragique puisqu’elle est juive et qu’elle a été déportée en camp de concentration ; mais le fait de nous faire comprendre cela grâce aux mots de Momo rend cela beaucoup moins terrible. De même, le passé de Momo n’est pas particulièrement joyeux : il ne connaît ni son père ni sa mère, Madame Rosa a peur qu’il soit « héréditaire », … mais le regard enfantin de Momo sur cela et la bienveillance des gens qui l’entourent rend le contexte beaucoup moins tragique que ce qu’il est vraiment. En fait, la tristesse et la mélancolie vont ici de pair avec la bienveillance, la simplicité, l’amour.

« Moi, l’héroïne, je crache dessus. Les mômes qui se piquent deviennent tous habitués au bonheur et ça ne pardonne pas, vu que le bonheur est connu pour ses états de manque. Pour se piquer, il faut vraiment chercher à être heureux et il n’y a que les rois des cons qui ont des idées pareilles. Moi je me suis jamais sucré, j’ai fumé la Maie des fois avec des copains pour être poli et pourtant, à dix ans, c’est l’âge où les grands vous apprennent des tas de choses. Mais je tiens pas tellement à être heureux, je préfère encore la vie. Le bonheur, c’est une belle ordure et une peau de vache et il faudrait lui apprendre à vivre. » p.90


La Vie devant soi est donc un livre que j’ai beaucoup aimé, c’est une très belle surprise et une très belle découverte ! L’histoire de Momo et de Madame Rosa m’a beaucoup touchée et j’ai apprécié découvrir un style très entraînant. C’est selon moi une histoire hors du commun, très surprenante et très fraîche. C’est un livre qui construit vraiment son propre univers au fur et à mesure, qui invite le lecteur à se plonger dedans. Maintenant, je n’ai plus qu’à découvrir le reste de l’oeuvre de Romain Gary !

Signé Ajar, ce roman reçut le prix Goncourt en 1975. Histoire d’amour d’un petit garçon arabe pour une très vieille femme juive : Momo se débat contre les six étages que Madame Rosa ne veut plus monter et contre la vie parce que “ça ne pardonne pas” et parce qu’il n’est “pas nécessaire d’avoir des raisons pour avoir peur”. Le petit garçon l’aidera à se cacher dans son “trou juif”, elle n’ira pas mourir à l’hôpital et pourra ainsi bénéficier du droit sacré “des peuples à disposer d’eux-mêmes” qui n’est pas respecté par l’Ordre des médecins. Il lui tiendra compagnie jusqu’à ce qu’elle meure et même au-delà de la mort.

Quel livre de Romain Gary me recommanderiez-vous ? Si vous avez lu La Vie devant soi, qu’en avez-vous pensé et y a-t-il une scène en particulier qui vous a marqué ?

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9 commentaires sur “La Vie devant soi [Romain Gary]

  1. Ta chronique me donne envie de découvrir cet auteur !
    Les passages cités s'intègrent bien. Ca perment d'avoir un avant gout du style de l'auteur.
    Très jolie chronique !

  2. J'ai lu "La promesse de l'Aube" de Romain Gary et je me souviens avoir beaucoup aimé, un grand coup de coeur! Je n'ai lu d'autres œuvres de cet auteur, mais je devrais et pourquoi pas ce livre-ci 🙂

  3. J'ai aussi beaucoup aimé "La vie devant soi", mais si je dois te conseiller un livre de Romain Gary en particulier, c'est "La promesse de l'aube" qui pour moi est un roman autobiographique magnifique, très bien écrit et plein d'humour.

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